Une vie de cochon

Chaque année, 25 millions de cochons sont abattus en France. 90 à 95 % d’entre eux sont issus de l’élevage intensif …

par Jérôme Henriques  samedi 9 avril 2016 (Agoravox)

Des prisons sordides

En élevage intensif, les cochons ne foulent jamais le sol extérieur ; ils passent leur vie sur une grille en béton ajourée, appelée caillebotis (un dispositif conçu pour laisser passer les déjections). Pendant l’engraissement (période d’environ 4-5 mois qui suit le post-sevrage et s’étend jusqu’au départ pour l’abattoir), les cochons sont placés en cases par groupes de 10 à 15 ; chacun dispose alors d’un espace libre d’environ 0,80-1 m2. Les truies destinées à mettre bas ne passent quant à elles que la moitié (un peu plus) de leur vie en groupe (de la fin de la période d’insémination jusqu’à la mise bas pour chaque cycle de reproduction) ; l’autre partie du temps (périodes d’insémination, de mise bas et d’allaitement des porcelets, soit environ 8 semaines pour chaque cycle de reproduction), elles sont logées dans des stalles individuelles ; bloquées entre deux rangées de barreaux, elles ne peuvent alors ni se déplacer, ni même se retourner.

Des « soins » spéciaux

Dans cet environnement de misère, la vie des cochons alterne entre ennui, agressivité et folie. De nombreux troubles du comportement sont alors observés : gestes stéréotypés (mouvements pendulaires, grattage du sol, mâchonnement des barreaux …), automutilation et caudophagie. Pour éviter ce dernier comportement (qui consiste à grignoter la queue de ses congénères), les porcelets subissent peu après la naissance un traitement de choc : meulage ou coupe des dents (respectivement à l’aide d’une meuleuse électrique ou d’une pince coupante) et section de la queue (à l’aide d’un bistouri ou d’un coupe-queue thermique) ; des « soins » effectués sans anesthésie … tout comme la castration que subissent les mâles à peu près à la même période : une intervention censée diminuer leur agressivité (tout en favorisant l’engraissement), mais ayant surtout pour but d’éviter de rebuter les consommateurs avec un goût de viande désagréable (on parle d’odeur « de verrat »).

Des truies machines

En élevage intensif, les truies donnent naissance à une trentaine de porcelets par an (2,5 portées par an en moyenne), soit environ 5 fois plus que dans la nature. Les raisons de cette hyperprolificité ? Une sélection génétique poussée et des inséminations artificielles à répétition. Logiquement, ces grossesses multiples affaiblissent les truies et fragilisent leurs organes. Pour faciliter la mise bas, celles-ci se voient alors injecter de fortes doses d’hormones (lesquelles favorisent les contractions, l’expulsion, la montée du lait …) ; et quand les porcelets ne veulent toujours pas sortir (ce qui est assez fréquent), c’est l’éleveur qui va les chercher en plongeant sa main gantée dans l’intimité de la truie. Incapable de se mouvoir, et donc, de manifester le moindre comportement maternel, la truie allaitera ses petits à travers les barreaux de la stalle ; des petits qui seront ensuite sevrés ultra-précocemment (à l’âge de 3-4 semaines, au lieu de 3-4 mois de façon naturelle)(1).

« Euthanasie maison »

En maternité, le taux de mortalité des porcelets est généralement assez élevé : certains meurent écrasés sous le poids de leur mère (énorme, affaiblie, celle-ci ne s’en rend généralement même pas compte), d’autres succombent à des maladies/malformations congénitales (c’est par exemple le cas des « splay-legs », ces porcelets qui naissent partiellement paralysés et ne peuvent donc rivaliser avec leurs congénères pour l’accès aux mamelles), d’autres enfin meurent d' »euthanasie maison ». Ces derniers, viables mais considérés comme trop chétifs ou faibles par les éleveurs, sont couramment assommés contre un mur, ou avec une masse … (notons qu’il existe un vide juridique concernant les modalités d’abattage hors abattoir (2)). L' »euthanasie maison » ne s’applique pas qu’aux porcelets : elle concerne aussi les cochons refusés par le transporteur le jour du départ à l’abattoir (les malades, les infirmes …). Et même lorsqu’une arme est prévue pour l’occasion (pistolet d’abattage …), celle-ci ne garantit pas toujours une mort rapide …

Une souffrance quotidienne

Maladies, blessures, stress : les sources de mal-être sont diverses en élevage. Chez les cochons, les problèmes ostéo-articulaires (ostéochondrose, lésion des sabots, arthrite …) figurent parmi les principaux syndromes douloureux connus. En cause, la dureté des sols (en béton le plus souvent) et le manque d’exercice physique (espaces réduits, faible luminosité), mais aussi et surtout un niveau alimentaire élevé et une sélection génétique orientée vers la production (croissance accélérée des chairs). Notons que les opérations de sélection génétique ont d’autres conséquences néfastes : par exemple, la sélection pour un nombre accru de naissances a engendré des taux de mortalité/morbidité élevés chez les porcelets ; autre exemple, la sélection pour des viandes moins grasses a engendré des cochons intolérants au stress (syndrome de stress aigü). Entre autres facteurs de souffrance avérés, citons (pêle-mêle) les maladies pulmonaires (dues à la respiration continuelle des gaz remontant des lisiers), les blessures (proximité, combats, transports), les complications post-opératoires (hernies, abcès …), les prolapsus, les mammites …

De timides avancées réglementaires

Depuis 1991, plusieurs directives ont été émises afin de réglementer l’élevage porçin dans l’UE : directives 91/630/CEE, 2001/88/CE, 2001/93/CE, 2008/120/CE (auxquelles on peut ajouter la directive 98/58/CE, qui concerne quant à elle l’ensemble des élevages). Ces directives ont certes marqué quelques avancées : comme l’obligation d’élever les truies en groupe une partie du temps (de 4 semaines après l’insémination jusqu’à une semaine avant la mise bas), l’interdiction de castrer les porcelets sans anesthésie après 7 jours, l’interdiction de pratiquer la coupe des dents et de la queue « en routine », la fixation d’une durée minimale de sevrage (28 jours, éventuellement 21), l’imposition d’un éclairage minimal … Mais d’une part ces mesures restent extrêmement timides (la castration « à vif » par exemple, reste quel que soit l’âge une pratique ultra-douloureuse (3) …) et d’autre part, elles peinent souvent à être appliquées (qui vient vérifier que l’éleveur ne pratique pas la coupe des queues/dents en routine (4) ? qu’il ne laisse pas constamment ses cochons dans l’obscurité  ? etc.).

Une France à la traine

Comme d’habitude, en terme de « bien-être » animal, la France ne brille pas par son avance. Ainsi, alors que la plupart des éleveurs Français se plaignent des mesures imposées par Bruxelles, certains de leurs confrères Européens en acceptent de plus strictes encore. Un exemple significatif est celui de la castration des porcelets. Au Royaume-Uni et en Irlande, cette pratique n’est pas d’usage (pour éviter les odeurs de verrats, les cochons sont alors tués à un poids inférieur). Dans d’autres pays de l’UE (Suède, Pays-bas) ou proches de l’UE (Norvège, Suisse), la législation impose que la castration soit effectuée sous anesthésie (5). Dans d’autres pays enfin, (Pays-Bas, Allemagne, Belgique, Danemark), c’est sous la pression de la société civile, relayée par la grande distribution, que les éleveurs ont dû prendre des engagements (utilisation d’anesthésiques ou arrêt de la castration). Notons l’implication des pays nordiques sur la question. Récemment, quatre de ces pays (Danemark, Pays-Bas, Allemagne et Suède) ont d’ailleurs demandé à l’Europe de durcir sa réglementation sur les élevages porçins (moins de mutilations, plus d’espace …)(6). Pendant ce temps, la France est l’un des pays les plus en retard pour appliquer les normes existantes (7) …

Le cochon, cet être conscient et sensible

Les conditions de l’élevage intensif sont d’autant plus intolérables que le cochon est un animal évolué, conscient et sensible. Savez-vous qu’il partage avec nous 95 % de son patrimoine génétique ? Son insuline est utilisée pour le diabète, sa peau pour les greffes, tout comme certains de ses organes (estomac, …). Contrairement aux idées reçues, il est très propre (8) et sépare ses différents espaces de vie (repas, sommeil, toilettes). Joueur et affectueux, c’est un animal sociable (qui dort en se blottissant contre ses congénères lorsqu’il fait froid) et même facilement domesticable (il suit son maître, se laisse volontiers caresser (9) …). Enfin, le cochon est parmi les animaux les plus intelligents : il reconnait son image dans un miroir (10), distingue ses congénères les uns des autres, s’adapte rapidement à de nouvelles situations (il est par exemple capable d’apprendre à nager (11), d’appuyer sur un interrupteur en fonction de la température (12), de jouer à un jeu vidéo (13) …) et peut même faire preuve de stratégie (en trompant ses congénères par exemple)(14).

Le consommateur, cet être schizophrène

Pourquoi notre société, qui condamne sévèrement les actes de maltraitance envers les animaux domestiques, accepte t-elle dans le même temps les conditions de l’élevage intensif ? Parce que le consommateur moyen est « schizophrène » pourrait-on répondre. D’un côté, il est contre la maltraitance des animaux, d’un autre côté, il veut payer son jambon le moins cher possible (15). Et comme c’est généralement la seconde considération qui l’emporte, il préfère oublier la première. Ou bien essayer de la rationaliser : « ce n’est pas moi qui tue l’animal », « la carotte aussi elle souffre », etc. (en psychologie, on appelle cela « réduire sa dissonance cognitive »). Or, sans pression des consommateurs, les pouvoirs publics restent omnubilés par les désidératas de la FNSEA et il est donc vain d’espérer le moindre engagement de leur part. A quand l’obligation d’étiqueter les conditions d’élevage (intensif ou plein air, castration ou non, etc.) ? A quand l’interdiction des publicités mensongères (images d’animaux dans l’herbe alors qu’ils vivent entassés dans des bâtiments clos) ? Silence, on fait tourner l’économie. Rentabilité : 1, Ethique : 0.

Consommer « éthique »

Ne pas cautionner les horreurs de l’élevage intensif, c’est refuser de consommer tout ce qui en est issu. Un moindre mal consiste alors à se tourner vers des produits obtenus de façon plus éthique. Ceux qui sont labellisés bio par exemple, puisque les élevages biologiques sont tenus de respecter un minimum de normes concernant le bien-être animal (règlement CE No 889/2008) : aires de couchage propres et recouvertes de paille, aires d’exercices permettant l’expression de comportements naturels, emploi systématique d’anesthésiques/analgésiques en cas d’opération (dents, queue, testicules), durée minimale de sevrage de 40 jours … Mais il ne faut pas se leurrer. La « viande heureuse » n’existe pas et la seule véritable façon de consommer éthique est de ne plus manger d’animaux du tout (en témoigne le récent scandale dans un abattoir certifié bio (16)). Heureusement, entre les graines végétales (légumineuses, oléagineuses, céréales) et les produits simili-carnés (à base de tofu, de seïtan …), ce ne sont pas les alternatives qui manquent.

Notes

(1) Après la maternité, direction la salle de post-sevrage où les porcelets vont s’habituer à une alimentation non lactée pendant 5 semaines (ils rejoindront ensuite les salles d’engraissement)
(2) Dans le règlement Européen no 1099/2009, seul l’article 19 évoque l’abattage hors abattoir (« mise à mort d’urgence ») et il n’impose rien de particulier aux éleveurs
(3) Lire l’avis de l’EFSA à ce sujet
(4) D’ailleurs, en pratique, la coupe des dents et des queues reste quasi-systématique dans les élevages (un exemple dans le reportage « Une vie de cochon » : 12’45)
(5) La Norvège a finalement interdit la castration en 2009 ; en Suisse, les éleveurs ont le choix entre la castration sous anesthésie et l’immunocastration (castration chimique)
(6) Lire la déclaration conjointe de ces 4 pays
(7) Au 1er janvier 2013, date à laquelle la directive 2008/120/CE devait s’appliquer à l’ensemble des élevages porcins, 40 % des élevages français n’étaient toujours pas aux normes
(8) Lorsqu’il se roule dans la boue, c’est pour enlever les parasites (ou encore pour éviter les coups de soleil).
(9) Un exemple ici
(10) Etude menée à l’Université de Cambridge
(11) Voir l’exemple des cochons des Bahamas
(12) étude menée à l’Université de l’Illinois
(13) Etude menée à l’Université d’Etat de Pennsylvanie
(14) Etudes menées à l’Université de Bristol
(15) La viande de cochon est d’ailleurs souvent un « produit d’appel » dans la grande distribution
(16) Actes de cruauté dans un abattoir du Gard certifié bio

Références

Directive Européenne 91/630/CEE (élevage porçin)
Directive 2001/88/CE (élevage porçin)
Directive 2001/93/CE (élevage porçin)
Directive 2008/120/CE (élevage porçin)
Directive 98/58/CE (élevage en général)
Règlement 1099/2009 (abattage des animaux)
Règlement 889/2008 (élevage biologique)
Intelligence animale : le cochon (1)
Intelligence animale : le cochon (2)
Intelligence animale : le cochon (3)
L214, Le modèle alimentaire français : l’élevage des cochons
En direct, une webcam filme deux truies en cage dans un élevage
PMAF, Cochons en élevage industriel
Pig business
France 2, Une vie de cochon
Sébastien Mouret, Travailler en élevage industriel de porcs : « On s’y fait, de toute façon c’est comme ça. »
Inra, Les douleurs animales : les identifier, les comprendre, les limiter chez les animaux d’élevage