“La consommation de viande augmente, et la sixième extinction massive des espèces se poursuit”

«Sommes-nous conscients que ces « entrecôtes » et « gigots » dont vous parlez désignent des morceaux de cadavres, les restes d’êtres sensibles que nous faisons tuer

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Avec “Défaite des maîtres et possesseurs”, l’écrivain Vincent Message nous ramène aux images chocs d’abattoirs et…
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“La consommation de viande augmente, et la sixième extinction massive des espèces se poursuit”

Horribilis de James Gunn 2005

Avec “Défaite des maîtres et possesseurs”, l’écrivain Vincent Message nous ramène aux images chocs d’abattoirs et d’élevages industriels dévoilées par L214. Cette fable glaçante nous a donné envie de questionner l’auteur sur son roman et sur le rapport de l’humain aux animaux.

Et si une nouvelle espèce, supérieure à la nôtre, prenait possession de la Terre et nous traitait comme nous traitons les animaux, distinguant les humains de compagnie de ceux de boucherie ? On n’oubliera pas de sitôt le deuxième roman de Vincent Message, Défaite des maîtres et possesseurs, paru au début de l’année. La puissance évocatrice de cette fable glaçante, l’efficace simplicité de son écriture, lui donnent une force singulière qui vient aujourd’hui résonner avec l’enfer des images d’abattoirs et d’élevages industriels de poules pondeuses récemment mises en ligne par l’association L214. Rencontre avec l’auteur qui vient de remporter le huitième Prix Orange du Livre.

Le monde que vous mettez en scène est à la fois fondamentalement différent du nôtre, puisque nous n’y sommes plus l’espèce dominante, et en même temps très proche de celui que nous connaissons…

Il ne s’agit pas d’un monde futur ou d’un univers parallèle. Mais de notre présent – le roman opérant quelques déplacements, une inversion, des brouillages de frontière ou d’identité, pour permettre de le voir à distance et à neuf. Malo Claeys, le narrateur, habite dans une grande ville, travaille dans le comité d’éthique d’un ministère, parle et pense comme nous pouvons le faire, et pourtant ce n’est pas un homme.

Iris, avec qui il vit, est, elle, une femme comme nous les connaissons, mais semble plutôt considérée comme un animal de compagnie. Certaines tendances actuelles se sont amplifiées, puisqu’il n’y a plus d’oiseaux, et que l’air est presque constamment embrumé par les particules fines. Ce qui m’intéressait, c’est qu’on reconnaisse partout notre monde, mais que tout y semble étrange, défamiliarisé.

Dans ce monde, les humains sont les nouveaux animaux. Et le choix de la fable permet de prendre conscience du sort que nous leur réservons…

D’habitude, les fables parlent des hommes en leur prêtant des silhouettes animales. Ici, la mécanique du genre est renversée : j’écris un roman sur les animaux dont les animaux sont largement absents, parce que ce sont les hommes qui se trouvent à leur place. Ce changement de rôle permet, je l’espère, de s’identifier à eux, de sortir du spécisme, de cette idéologie invisible qui fait que nous ne considérons pas leurs intérêts car nous les estimons trop différents de nous ou inférieurs à nous.

Il joue aussi sur un principe essentiel de l’éthique : ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent. Qu’est-ce que cela fait de voir son habitat ravagé, quand on est un animal sauvage ? D’être enfermé dans un appartement et de ne sortir que quand votre maître le veut, quand on est animal de compagnie ? Qu’est-ce que cela fait de vivre confiné dans un élevage industriel, restreint dans ses mouvements, coupé de ses formes spontanées de sociabilité, et de ne sortir des hangars que pour prendre la route de l’abattoir ?

Sommes-nous conscients que ces « entrecôtes » et « gigots » dont vous parlez désignent des morceaux de cadavres, les restes d’êtres sensibles que nous faisons tuer en masse pour notre plaisir et sans nécessité profonde ? Rocky, 1979.

Votre livre met en lumière la manière dont les mots que nous utilisons déréalisent les animaux en tant qu’êtres vivants. Ils deviennent des produits et leur corps des gigots ou des entrecôtes…

Lorsque l’intrigue s’ouvre, Malo part chercher Iris qui a été victime d’un accident de circulation. Mais en regardant sa jambe blessée, il se rend compte que d’autres pourraient y voir de la viande, et cela lui fait peur. De même que les élevages et les abattoirs sont aujourd’hui dans leur très grande majorité des univers opaques, conçus pour que les horreurs qui y ont lieu échappent à notre regard, les mots eux aussi servent à masquer la violence du réel. Sommes-nous conscients que ces « entrecôtes » et « gigots » dont vous parlez désignent des morceaux de cadavres, les restes d’êtres sensibles que nous faisons tuer en masse pour notre plaisir et sans nécessité profonde ?

Ces mots consolident ce qu’on appelle la dissonance cognitive, c’est-à-dire l’écart que nous voulons creuser entre les prédateurs-tueurs que nous sommes en tant qu’espèce et l’image de bons vivants gourmets que nous aimerions avoir en tant qu’individus. Et là où les corps des animaux deviennent, dans le langage technique et marchand de la filière viande, des « tonnes équivalent carcasse », le travail des hommes, lui, se compte en « équivalents temps plein ». Ces deux violences sont étroitement liées : ce sont dans les deux cas les individus réels qui sont évacués de la pensée.

Le marketing, la publicité contribuent également à occulter la réalité de la condition faite aux animaux. On exalte la petite ferme à l’ancienne où les poules picorent dans la cour à deux pas de la vache qui voisine dans son enclos. Pourquoi remettons-nous si peu en cause ces images ?

Il me semble que la stratégie de communication de l’industrie alimentaire est double : quand il s’agit de pièces de boucherie, le but est d’éloigner le plus possible l’idée de l’animal concret et de la mort qu’il a subie ; dans le cas de produits comme le fromage, le lait, les œufs, on montre au contraire les vaches ou les poules, dans des décors souvent enjolivés, pour convaincre le consommateur que ces animaux sont en bonne santé et vivent de manière agréable.

Quelles que soient les conditions de production réelles, la filière a de toute manière intérêt à jouer la carte de l’authenticité et du terroir : l’inconscient rural reste fort dans notre pays, nous sommes nombreux à nous voir comme des paysans qui ont émigré plus ou moins récemment en ville – et nous gardons en tête les images de ce qu’était l’élevage avant l’exode rural et la massification du secteur.

Dans une scène d’une rare puissance, vous décrivez froidement l’abattage de filles et de garçons d’une quinzaine d’années. Dans une autre leurs conditions de vie dans un élevage industriel. Vous transposez, sans rien changer, le sort réservé aux animaux de boucherie ?

Ces scènes sont racontées par Malo, qui a travaillé pendant une dizaine d’années à l’inspection des élevages et des abattoirs. Il raconte les contraintes que font peser le productivisme et les exigences de rentabilité, la pénibilité du travail pour les employés, les règles à respecter et les infractions qu’il constate.

Voir des adolescents enfermés dans des cages, entassés dans des camions ou étourdis avant leur mise à mort n’est pas en soi quelque chose d’étonnant pour lui, même s’il est bien conscient qu’ils connaissent des souffrances extrêmes. Mais pour nous, bien sûr, la différence avec nos représentations habituelles est immense. Dans ces descriptions, je me tiens volontairement au plus près du réel, tel qu’il est décrit par des professionnels et des chercheurs, ou visible dans des documentaires : seuls les corps changent, mais le changement des corps change tout.

Le Boucher de Claude Chabrol, 1969.

Vous montrez la différence que nous faisons entre animaux de compagnie et animaux d’élevage. Jamais nous ne mangerions des chiens ou des chats. C’est notre culture même, ses évidences apparentes auxquelles vous vous attaquez…

Nos rapports avec les animaux se sont construits sur le temps long. Ils ont évolué avec nos modes de vie et d’habitat, et selon les fonctions que nous demandions aux animaux de remplir. Il n’est pas anormal qu’ils soient différenciés, selon les espèces bien sûr, mais aussi selon les aires culturelles et les histoires religieuses : certains hommes mangent les cochons, d’autres non ; certains les vaches ou les chiens, d’autres non.

Ce qui m’intéressait, dans le fait de donner la parole à un narrateur non-humain, dont l’espèce n’est entrée en contact avec la nôtre que depuis assez peu de temps, c’est que ce faisceau de relations entre les hommes et les autres animaux n’a rien d’évident pour lui : il les décrit de l’extérieur, et nous permet peut-être de considérer ce que ces relations ont d’injuste et d’arbitraire. On ne compte plus, dans nos sociétés, les gens qui chérissent leurs animaux de compagnie mais mangent au quotidien la viande d’animaux pourtant doués, à un degré similaire, de la capacité de sentir et d’éprouver de la douleur.

Votre narrateur prend peu à peu conscience du sort fait aux espèces dominées, les humains en particulier. Et change ses pratiques alimentaires. Avez-vous le sentiment que notre société progresse dans ce sens ?

Le roman raconte en effet l’histoire d’une prise de conscience. Malo Claeys est au départ conditionné à ne pas voir cette violence-là, mais sa rencontre avec Iris lui fait changer d’avis. Alors qu’il vit dans une société qui exerce sa domination sur les autres espèces avec une forme de tranquillité, il se fait peu à peu la voix du dissensus, celui qui dit « nous nous trompons », au risque de payer cela d’une marginalisation. Dans nos sociétés, la condition faite aux animaux commence également à devenir une préoccupation importante ; mais à l’échelle globale, la consommation de viande continue d’augmenter, et la sixième extinction massive des espèces se poursuit.

Comme c’est malheureusement souvent le cas, la conscience du problème ne s’amplifie pas aussi vite que le problème lui-même. Nous tuons soixante milliards d’animaux sur terre, mille milliards dans les mers, chaque année, dans le seul but de nous alimenter. Et l’élevage quant à lui est responsable de 14% des émissions de gaz à effets de serre. Dans ce cadre, enclencher une transition alimentaire, parallèle à la transition énergétique et démographique, devient pour nous un enjeu à la fois de survie et de responsabilité éthique. Et au-delà de la réforme nécessaire de notre alimentation : c’est à ce que Derrida appelait la « guerre à mort aux animaux » qu’il faudrait mettre fin.

chevreaux sur le marché de Parthenay, 2009.

Que pensez-vous des campagnes menées par l’association L214 qui a mis en ligne des images insoutenables d’abattoirs et tout récemment d’élevages de poules pondeuses ?

C’est une association qui me paraît faire un travail très utile. Elle s’appuie sur le droit d’informer pour montrer que les abattoirs et les élevages ne peuvent plus être des boîtes noires, que leurs murs doivent devenir transparents. Il faut une bonne dose de courage pour attaquer de front un lobby aussi puissant. Ce qu’il y a d’intéressant dans la démarche des fondateurs de L214, c’est aussi je crois leur pragmatisme : ils mettent en lumière le fait que nous n’avons plus besoin pour vivre d’assujettir les animaux, que nous devons mettre fin à l’exploitation animale.

Mais comme ils savent qu’un changement d’une telle ampleur ne se produira pas du jour au lendemain, ils s’engagent également dans une politique de petits pas, en aidant les enseignes de la grande distribution à se fournir dans des exploitations où les conditions de vie des animaux sont moins mauvaises, ou en accompagnant les restaurateurs pour qu’ils proposent des options végétariennes et véganes. Ils nous aident donc d’une part à nous informer, et d’autre part à évoluer.

Photo : Et si on bouquinait un peu ?

Le titre de votre livre reprend les mots de Descartes dans le Discours de la méthode, qui exhortait les hommes à se rendre « maîtres et possesseurs de la nature ». Aujourd’hui c’est ce que vous remettez en cause. L’homme est allé trop loin au péril des autres espèces, de la sienne propre et de la planète tout entière. Que voulez vous dire quand vous parlez de « défaite des maîtres et possesseurs » ?

Les maîtres et possesseurs de la nature, ce sont effectivement les hommes, tels que les a rêvés Descartes dans le Discours de la méthode. Ce qui amenait cette expression chez Descartes, c’était la volonté de développer une connaissance de la nature qui devait permettre d’améliorer le confort des vies humaines. Nous sommes les héritiers de ce mouvement, nous en bénéficions chaque jour. Mais comme il a longtemps reposé sur une vision biaisée de ce que sont les écosystèmes, il se retourne désormais contre nous. Au point que le progrès, aujourd’hui, ne devrait pas consister à aller vers plus de production et de croissance, mais à apprendre à mieux répartir les richesses et à nous limiter.

La défaite des maîtres et possesseurs, c’est celle qui menace le sujet libéral s’il continue d’envisager toute limite comme une restriction insupportable de son énergie et de ses forces. Notre emprise sur les écosystèmes ne détruira pas la planète elle-même : nous sommes dans son histoire un épiphénomène, et elle nous survivra. Mais elle risque en revanche de dégrader de manière terrifiante ses conditions d’habitabilité, pour nous et pour les autres animaux. Et face à cette situation, nous n’avons plus beaucoup de temps : c’est une responsabilité qui peut paraître tour à tour enthousiasmante et écrasante, mais c’est notre génération et la suivante qui doivent se mettre en état de réussir la transition écologique.