Un ancien dresseur de Marineland nous révèle quelques secrets

24h à Antibes : Voyage au bout de l’enfer spéciste

Antibes est un aquarium d’eau tiède : c’est en tout cas ce que crie la peau soudain poisseuse de vos avant-bras à la descente du TGV, même en pleine nuit, au mois de juillet. La Nature n’existe plus : entre la soupe noire de la Méditerranée et les habitations cubiques, une route, une ligne de TGV, une autre route, des galets. Tandis que nous marchons en direction de notre chambre à côté du Marineland, entre la gare d’Antibes et Nice, des voitures nous dépassent à toute vitesse, techno plein l’habitacle, le klaxon leste – notre groupe compte quatre filles. Sur la plage les poubelles sont pleines à craquer. Les galets grouillent d’énormes souris.

Furtives et adorables, probablement en léger surpoids (ce ne sont clairement pas des rats), elles filent d’un sac poubelle à une cabine de toilettes sèches, puis retournent fureter entre les pierres. Commensaux des touristes, probablement aussi réjouies qu’eux. Une moto nous dépasse. Nous traversons un nuage blanc qui sent la chair grillée. Barbecue, poubelles, scooters, motos, voitures, nouveaux coups de klaxon : la Côte d’Azur est le nom donné par les hommes au résultat de l’asphyxie des bords de l’eau. Au loin la Baie des Anges crachote un feu d’artifice muet.

Toujours prendre à gauche

Toujours prendre à gauche

Antibes se situe entre Cannes et Nice. Pas de Croisette comme à Cannes, ni de Casinos comme à Nice, mais un Marineland. C’est dans cette sale forteresse-là, vrai cœur de cet enfer beauf, puant et bruyant, que sont détenus cinq anges, c’est-à-dire cinq cétacés, c’est-à-dire cinq orques – plus une myriade de dauphins. Valentin, Inouk, Wikie, Moana, Keijo. C’est qu’il en faut, de l’égoïsme, pour venir s’amuser de la comédie du bien-être qu’on leur impose quotidiennement ; et ce n’est pas un hasard si le Zoo de Fréjus, l’un des pires au monde, se voit vanté dans les avenues. Quand on a vu la plage, on se dit que dans le coin les touristes ne sont pas très exigeants. Ici Homo Sapiens est (petit) roi. Pas n’importe quel homo sapiens, mais bien celui qui se sert de son intelligence pour couvrir le bruit de la mer avec celui des moteurs, faire cuire des animaux et en nourrir ses enfants après minuit ; construire des bassins où enfermer des orques auxquels il fait croire que la vraie vie, c’est ça. Qu’on n’aille pas l’embêter, celui-là, avec l’antispécisme. Il a besoin de rêver. Pour oublier le bitume.

Une autre prison, celle du parc zoologique de Fréjus

Une autre prison, celle du parc zoologique de Fréjus

La manifestation qui s’est tenue dimanche 12 juillet 2015 au Marineland d’Antibes a réuni plus de 400 personnes, soit suffisamment de monde pour obliger le directeur et le maire à imposer une déviation à leurs clients. On n’en aura donc pas vu beaucoup, et on n’aura pas eu la chance de distribuer nos tracts à la file d’attente du parking qui, en cette période de l’année, occupe parfois le rond-point. Le couronnement de cette journée tient cependant à une chose : le directeur du Marineland, millionnaire issu de l’hôtellerie, venu nous observer de loin dans sa voiturette de golf, derrière un grillage. Comme enfermé, lui aussi, dans ses convictions spécistes.

Ric et John Hargrove

Ric O’Barry et John Hargrove

Démonter le mythe des cétacés heureux en captivité

Ric O’Barry, qui a vu Flipper se suicider, et John Hargrove, qui a vu Tilikum tuer son entraîneuse, anciens dresseurs repentis, étaient là. Nous avons longuement échangé avec John Hargrove, qui n’attend qu’une chose : démonter le mythe des cétacés heureux en captivité. Sa vie n’est pas simple. SeaWorld et Marineland sont derrière lui et le pourchassent de coups bas en tout genre. Alors, il parle. Et il dit tout. Quand Gabriela Cowperthwaite l’a interviewé pour Blackfish, cela faisait une semaine seulement qu’il avait quitté SeaWorld. Nous l’avons interviewé trois ans plus tard. Devinez quoi : le John Hargrove que l’on voit dans Blackfish n’était que le germe du militant qu’il est devenu, et que nous vous proposons de découvrir ici, « en exclusivité », comme on dit pompeusement.

Juste une petite précision encore – pour répondre à ce soixantenaire au pastis, sur le trottoir, refusant un tract contre le Marineland parce qu’il était hors de question de mettre tout le monde au chômage. Ceux qui souhaitent voir le Marineland affranchir ses esclaves ne souhaitent pas voir le Marineland renvoyer ses employés. Les emplois peuvent et doivent être remplacés par d’autres. Il suffit de le vouloir : les gens arrêtés au rond-point disaient parfois n’aller au Marineland « que pour l’Aquasplash, là où les piscines servent aux humains, pas aux animaux ». Le MiniGolf aurait bien besoin d’être retapé. La ville manque de salles de cinéma. Il y a de quoi faire. Pas question de mettre tout le monde au chômage, non : juste de libérer des êtres vivants aliénés et abrutis, qu’on appelle dauphins, orques, ours polaires ; suffisamment intelligents pour comprendre les tours qu’on leur ordonne, et donc suffisamment intelligents pour le savoir quand ils souffrent. Il n’est question que de faire en sorte que les pompes à fric touristiques ne tournent plus sur le dos des cétacés, même pas de les arrêter. Vous voyez : nous sommes plutôt modérés.

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Interview exclusive de John Hargrove

Vegactu – Blackfish explique que personne n’a jamais été tué par une orque sauvage. Est-ce que ça veut dire que si je vais faire du kayak sur l’île de Vancouver, et que j’ai des orques autour de moi, je peux sauter dans l’eau et aller nager avec elles ?

John Hargrove – Personnellement, je ne vous le recommanderais pas.

V – Statistiquement, c’est ok, pourtant, non ?

JH – Ecoutez, voilà comment je vois les choses. On passe des années à construire une relation avec les orques avant d’aller dans l’eau avec elles. Dans la nature, on ne sait jamais à quelle personnalité on va avoir affaire, ou de quelle humeur seront les animaux… On n’en sait rien. Donc même si j’ai nagé avec des orques pendant plus de dix ans, je n’irais pas nager avec elles dans la nature.

V – Juste du kayak alors ?

JH – Oui, enfin je ne m’approcherais pas, mais je les laisserais venir. D’après ce que je sais, ils ont quand même des mentalités de grands prédateurs. Sachant ce qu’ils ont fait à mes proches, avec Tilikum qui a démantibulé Dawn que je connaissais depuis neuf ans, non, je ne sauterais pas du kayak. Si tu le fais, peut-être que l’animal n’en aura rien à faire, peut-être qu’il va juste te sonder et s’en aller, peut-être qu’il aura envie de jouer, mais peut-être qu’il aura juste envie de te bousiller. Si tu veux prendre le risque, vas-y, mais pas moi ! Je retourne sur l’île de San Juan très bientôt les observer dans la nature avec d’autres anciens de Sea World. J’y retourne le 8 août pour commémorer les captures de Penn Cove, en 1970. Lolita, du Miami Seaquarium, fait partie de celles qui ont été emportées ce jour-là. [A 51 ans, Lolita est aujourd’hui la plus vieille orque en captivité au monde, ndlr].

V – Pour ce qui est de les relâcher dans la nature, est-ce qu’il serait possible de maintenir une base en mer où viendraient les anciens dresseurs, de manière à ce que les animaux puissent revenir leur rendre visite s’ils le souhaitent, ou s’ils en ont besoin ?

JH – Ce qu’il faut savoir d’abord, c’est que quand j’ai commencé à dénoncer SeaWorld, je ne pensais pas qu’on pouvait relâcher les orques. Je croyais trop à la captivité, je pensais qu’ils mourraient si on les relâchait dans des sanctuaires. Si vous regardez mes premières interviews, je n’en parle jamais, tout simplement parce que c’est une chose que je ne soutenais pas, et que je ne voulais pas critiquer les gens qui y croyaient. Quand j’ai fait Blackfish, cela ne faisait qu’une semaine que j’avais quitté SeaWorld. Donc j’étais encore très formaté SeaWorld !! Mais quand j’ai témoigné devant la California State Assembly, en avril 2014, j’avais parlé avec suffisamment d’experts sur le sujet pour avoir changé d’avis. Je savais que c’est non seulement possible mais totalement viable. Les orques sont capables de repartir.

V – Comment, alors ?

JH – Tout d’abord il y en a qu’il ne faudrait pas relâcher, parce que la captivité leur a fait trop de mal. Elles sont malades, psychologiquement, physiquement. Sur la moitié de nos orques, il fallait souvent soigner leurs dents à la roulette (« drill their teeth »). Or une fois qu’on a soigné la dent il reste un trou, et si le trou s’obstrue, elles peuvent mourir très rapidement, donc il faut passer tous les jours et nettoyer le trou et les dents. Ces animaux-là ne pourraient jamais être relâchés dans la nature. Mais pour les animaux qui n’ont pas les dents trop endommagées, c’est possible. Ca dépend aussi de leur famille : si elle est encore en vie, si on la retrouve…

V – Pour cela, on fait des recherches sur les accents des orques, c’est ça ?

JH – Les dialectes, oui. On étudie leurs dialectes pour savoir où les relâcher. Mais ça c’est plutôt le domaine de Naomi Rose, Howard Garrett, Ingrid Visser, eux sont spécialistes des animaux dans leur habitat naturel. Moi je m’y connais en captivité, et je me tiens à ce que je sais. L’entraînement, tout ça.

V – J’ai entendu parler de la façon dont ils boivent. Ils ne se servent pas de l’eau des poissons morts, donc on leur met un tube… Comment ça marche exactement ?

JH – On ne leur met le tube que s’ils sont très malades et se déshydratent. Mais quotidiennement, pour leur donner l’eau qu’ils ne trouvent pas dans le poison surgelé, en Californie on leur donnait des seiches, parce que dans une seiche, grossomodo, il n’y a que de l’eau. Ça change en fonction des parcs, cela dit.

V – Vous savez comment ils font au Marineland ?

JH – Ah… Je ne pense pas me souvenir leur avoir donné des seiches quand j’y ai travaillé. Mais en Floride, on leur donnait de la gélatine.

V – De la gélatine de porc ?

JH – Oui… Mais pas à la cerise hein ! Juste de l’eau sous forme de gelée, sans goût. Pour les hydrater. Tilikum recevait des tonnes de gélatine.

V – Vous ne leur mettiez donc pas un tube dans la gorge tous les jours.

JH – Seulement s’ils étaient malades et qu’ils ne prenaient plus de seiche ou de gélatine. On leur mettait le tube (we « tubed » them) et on les forçait à s’hydrater.

V – C’est l’une des raisons pour lesquelles vous êtes parti ?

JH – Croyez-le ou non… Ça me gêne de le dire, mais non ! Pour moi, ça faisait juste partie du processus pour les maintenir en vie. Ils étaient malades, on essayait de les sauver. Vous savez, des fois on était si près du problème qu’on ne voyait plus l’ensemble (« the big picture »). Comme dans une mauvaise relation amoureuse ! Tu sors avec quelqu’un d’horrible, tout le monde te dit de le quitter, et toi tu restes avec ! « Oui mais parfois il est gentil »… Tu t’en débarrasses en rationalisant (« you rationalize it away »). Être un entraîneur, c’était pareil ! Même quand on voyait des choses qui n’étaient pas normales, on s’en débarrassait en rationalisant ! On se disait : « j’aime cet animal, et je vais faire en sorte que ses spectacles soient intéressants et amusants, et je le dirai si jamais je m’oppose à quelque chose. » Tu fais tout ça au lieu de prendre un peu de recul et de dire : ils n’ont rien à faire ici, pour commencer ! On n’aurait jamais dû les arracher à l’océan !! Quel droit avions-nous de les dépouiller de leur liberté, de tuer les membres de leur famille, de les kidnapper, de les enfermer, et de se faire des millions de dollars chaque année grâce à ça ? Quel droit avions-nous ?! Quoi, parce que les gens veulent les voir, c’est une raison suffisante ? Alors, souvent les gens répondent qu’on cherche à les priver de leur « droit de voir ces animaux de près ». Mais qui leur a donné le droit de les enfermer pour les voir ?! Et de se dire, ah, génial, j’ai vu un orque, maintenant allons voir la plage – l’orque, elle, elle reste enfermée éternellement ! Moi-même j’ai été happé par la beauté de ces animaux, et je les chérirai pour toujours. Mais surtout quand on est gosse, on n’imagine pas que cela peut cacher quelque chose d’horrible. Les ailerons des orques s’affaissent : on l’observe dans la nature aussi, certes. Mais on sait maintenant que c’est dans moins de 1% des cas, et en général suite à un choc contre un bateau ou quelque chose du genre. Pareil avec les dents, dont il faut s’occuper, et les médicaments qu’on leur donne : on ne leur donne pas d’antibiotiques, de Tagamet et de Valium dans la nature ! Moi j’ai besoin de Valium parfois, mais pas les baleines ! Et les bébés qu’on arrache à leurs mères, et les inséminations forcées : bon sang, en 2014, ils ont inséminé Kalia, au SeaWorld de San Diego, alors qu’elle n’avait que 8 ans ! C’est une enfant ! Une orque, à 8 ans, est encore un enfant ! [Le directeur animalier du parc Jon Kershaw, dans l’interview donnée le 12 juillet à Planète Animaux, reconnaît implicitement que des inséminations ont lieu au Marineland avant que les orques atteignent leur maturité sexuelle : « Si un dauphin ne vivait que 7 ans chez nous, on n’arriverait jamais à renouveler suffisamment leur population pour être autonomes. Ils n’arriveraient jamais à maturité sexuelle et on n’aurait jamais de bébés ! »]. C’est du trafic d’enfant ! Dans la nature, ils ne se reproduisent pas avant 13 à 15 ans. Et là, voilà, personne ne fait attention, son corps est loin d’être totalement développé, et on la force à tomber enceinte… Elle pourrait mourir ! Alors quand tu vois tout ça, et quand tu vois tes collègues se faire massacrer et démantibuler, ta perception du monde change. Mais ça n’a rien d’évident. C’est difficile de laisser ses rêves d’enfant derrière soi, de se défaire de l’identité qu’on s’était forgée, de laisser les orques derrière soi. Au milieu de tout ça, de tous ces combats avec SeaWorld, tout ce que je dis, toutes les menaces, tous les procès, ce qu’il faut voir et qu’on oublie, c’est que j’ai dû abandonner ces animaux. J’ai dû prendre la décision de les abandonner, et pourtant je les aimais plus que tout. J’ai dû partir en sachant que je ne les reverrais plus jamais. Et je les aimais tellement.

V – Vous avez travaillé avec Freya, n’est-ce-pas ?

JH – Oui, j’ai nagé avec Freya. Et je me suis fait carrément agresser par Freya, comme à peu près tous ceux qui ont travaillé avec elle. Mais je l’aimais. De toutes les orques avec lesquelles j’ai travaillé pendant mes deux ans en France, ma relation la plus proche était avec elle. Quand je suis parti en 2002, j’ai eu le sentiment terrible de l’abandonner, elle et Sharkan qui était encore vivante à l’époque, mais aussi Kim II, Shouka qu’on a vendue à Six Flags ; j’ai été terriblement triste en les quittant. Quand j’ai appris que Freya était morte, l’autre jour, j’ai bugué un instant… et puis ça a été. J’avais pleuré, et je lui avais dit au revoir à l’époque. En mourant, elle s’est libérée. Elle n’a plus à vivre cette vie misérable. J’ai de la peine pour les entraîneurs qui travaillaient avec elle tous les jours, car je sais qu’ils l’aimaient, même s’ils me détestent et m’en veulent parce que je dis la vérité ; ça ce n’est pas grave, ce n’est pas mon problème. J’ai de la peine pour eux. C’est très dur de perdre un animal qu’on aime, c’est comme de perdre quelqu’un de sa famille. Mais la seule façon de sauver ces animaux, c’est de dire la vérité sur ce qui leur arrive. Croyez-moi, j’ai essayé d’autres méthodes pendant des années. Pourtant j’étais haut placé, j’aurais pu faire du grabuge – mais je me suis juste attiré des ennuis. Et je n’ai pas pu empêcher les inséminations forcées, pas plus que la séparation des mères et de leurs petits.

V – Question idiote : que faisiez-vous avec les déjections des orques ?

JH – La filtration est très puissante. Enfin, à SeaWorld oui, à Marineland, non. A la décharge de Marineland (et croyez-moi, ça me coûte de dire ça), ils ont peut-être amélioré les systèmes de filtration depuis que j’y étais. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis parti : le système de filtration était naze. On ne voyait rien dans l’eau, on ne voyait même pas les orques, ce qui est très dangereux quand on nage avec elles. A SeaWorld California, 25 millions de litres d’eau étaient complètement filtrés toutes les cinq heures. A Marineland, ça prenait 6 jours. C’était aussi terrible que ça, oui… On nageait dans une eau avec des algues qui stagnaient… Une fois j’ai chopé une infection. J’ai dû prendre des tonnes d’antibiotiques parce que ma peau pelait à cause des mycoses qui se développaient… J’adorais les orques. Mon boulot… C’était autre chose.

V – Vous comprenez les gens qui vont encore dans les parcs type Marineland ?

JH – Bien-sûr. Les orques sont si belles. Mais si les gens comprennent ce qu’il en coûte aux orques d’être là, ils cesseront d’y aller. Les entraîneurs savent ce qu’il se passe, bien sûr. Nous sommes ceux qui font les inséminations, qui soignent les dents, qui séparent les mères des petits, suivant les ordres qu’on nous donne. Mais c’est difficile de critiquer le système à cause de la crainte des procès. C’est comme ça que les patrons s’assurent que les entraîneurs ne disent rien. Grâce à la peur des représailles. Surtout à SeaWorld, parce qu’ils ont beaucoup, beaucoup d’argent, bien plus que le Marineland.

V – Vous pensez que les entraîneurs actuels pourraient être inspirés par votre présence ici, aujourd’hui ?

JH – Oui, bien sûr. Les choses évoluent. Je crois aux réactions en chaîne. Après, certaines personnes n’ont pas besoin de modèles. Et parfois, les gens ont besoin de voir 100 personnes critiquer le système avant de se lancer à leur tour. Parfois il leur en faut 1000, parfois il leur en faut un million. Ça ne fait pas d’eux de mauvaises personnes, c’est juste que ça fait peur ! Ça fait peur de démissionner, ça fait peur de critiquer un système qui peut complètement ruiner votre vie.

V – Est-ce que vous pourriez revenir sur les intervenants de Blackfish qui ont retourné leur veste après être apparus dans le documentaire ?

JH – Alors, techniquement, il n’y en a que deux. Bridgette Davis, elle, n’a jamais été interviewée dans Blackfish. Elle essaie d’avoir l’attention des médias en disant qu’elle y a participé, alors qu’elle a seulement supplié la réalisatrice de la prendre dans son film, mais Gabriela [Cowperthwaite] ne l’a pas retenue. Voyant que les médias ne s’intéressaient pas à elle, elle est revenue soutenir SeaWorld. Voilà pour Bridgette. Après, je ne sais pas si vous avez vu cette horrible vidéo de moi où je suis complètement saoul, sur YouTube. Eh bien, c’est Bridgette qui l’a enregistrée. Elle l’a gardé pendant cinq ans, et elle l’a vendue quand j’ai commencé à avoir l’attention des médias. Je n’ai même pas intenté de procès, c’est juste un coup bas qui n’a rien à voir avec le problème des animaux en captivité. L’autre homme, Mark Simmons, est effectivement dans le film, mais il a trouvé qu’il n’y était pas assez longtemps comparé aux trois heures et demie qu’il a passées face à la caméra. Mais ça, ça s’appelle du montage ! Moi j’y suis resté quatre heures et demie, dans ce fauteuil ! Mark a capturé et vendu des dauphins à Dubaï depuis ; il a également demandé la permission de capturer plus de 80 dauphins au Panama, le pays a refusé… Reste Chris Porter, qu’on voit pleurer dans Blackfish, et qui continue d’aller capturer des dauphins aujourd’hui pour les vendre. Gabriela s’en est rendu compte trop tard.

V – Vous avez d’autres projets ? D’autres causes qui vous tiennent à cœur ?

JH – Les éléphants. J’étais dans un sanctuaire en Thaïlande l’autre jour, et ils me rappellent tellement les orques. Tellement vifs, conscients d’eux-mêmes. [Leurs sociétés sont matriarcales aussi, d’ailleurs, ndlr]

V – Est-ce que vous êtes opposé aux zoos comme vous l’êtes aux Marineland ?

JH – Non. Je pense qu’il faut bien qu’il y ait quelques « bons » zoos, quelques bonnes « institutions zoologiques », disons, qui s’engagent véritablement dans la conservation des espèces qui en ont besoin. A Monterey Bay, ils ont choisi dès le début qu’ils n’auraient jamais de cétacés en captivité, et ils se débrouillent très bien financièrement, ils sont exemplaires. Mais certains zoos font de grandes choses. Je ne veux pas dire que tous les zoos sont mauvais. Après, bon, il y en a clairement un paquet de très, très mauvais ! Si vous faites ça pour éviter à des animaux de disparaître pour toujours, là, je suis d’accord. Mais si vous retenez un animal qui n’est pas du tout menacé à l’état naturel, tout ça pour l’exploiter, pour que les gens le regardent et que vous puissiez vous faire du fric sur son dos… c’est mal, purement et simplement. Animals for entertainment ? Give me a break, that’s gross.

Le tout sous les yeux du directeur de Marineland

Quelques secondes plus tard, nous nous rendons compte que quelqu’un nous observe de loin. C’est Bernard Giampaolo, directeur du Marineland en personne. John n’a pas souhaité aller lui parler, non. Vous y seriez allé, vous ? Difficile de croire qu’on raisonnera quelqu’un qui a bâti sa fortune sur la souffrance des animaux. Le seul moyen de se faire entendre de lui, c’est par le porte-monnaie. Un homme au cœur gros comme ça ne paiera pas des entraîneurs, des systèmes de filtration top-niveau, des tonnes de médicaments, de poissons morts et de gélatine, pour la beauté du geste, si les gradins sont vides. Ne pas acheter de billet n’est cependant qu’un début : il faut surtout convaincre ceux qui pourraient en avoir envie de ne pas le faire non plus. Sans Facebook, aurions-nous nous été aussi nombreux à cette manifestation ? Sans Twitter, aurions-nous pu signaler son existence à autant de monde ? Blackfish explique que la partie du cerveau qu’ont les cétacés en plus des humains leur sert à mettre leur conscience en réseau, à la partager avec les membres de leur groupe. Pour sauver les orques, faites donc comme elles. Communiquez.

A propos de Camille Brunel

Je suis critique de cinéma et journaliste pour le magazine Usbek&Rica. Mon premier roman, Vie imaginaire de Lautréamont, est paru aux éditions Gallimard en 2011, et j’en prépare actuellement un nouveau autour du militantisme anti-spéciste.